Patrimoine Invisible

 

Avoir grandi à Marseille, c'est hériter d'un rapport complexe au patrimoine. On y vit les flux et reflux qui façonnent cette ville portuaire, et qui vandalisent ou érigent ses bâtiments, places et autres obélisques. C'est comme s'éveiller dans un cimetière vivant. On y découvre le paradoxe de la ville ancienne, qui doit garder sa vitalité tout en conservant son patrimoine.

Marseille, malgré son ancienneté, a peu à donner à voir de son patrimoine, précisément en raison de son histoire mouvementée. Modelée par vagues historiques successives, elle cristallise encore en son sein certains des plus anciens monuments de France, ou des plus iconiques, des cryptes de l'abbaye Saint-Victor au stade vélodrome. Mais ce qui frappe et touche au sein de cette ville est sûrement son patrimoine invisible, comme l'architecture domestique. Ville aujourd'hui constituée de l'agrégation de dizaines de noyaux villageois, elle se comprend à travers cette urbanisation lente e t saccadée, qui s'est produite par à-coups, et l'on peut suivre son affirmation comme puissance commerciale du XVIIe siècle au XXe siècle dans l'apparence e t les usages de son habitat et de sa structure urbaine.

Du Marseille antique au Marseille de l'après-guerre d'Algérie, c'est à travers la cristallisation historique qu'est l'architecture que nous allons explorer le patrimoine invisible de la ville.

Growing up in Marseille means inheriting a complex relationship with heritage. You experience the ebb and flow that shape this port city, vandalizing or erecting its buildings, squares and obelisks. It's like waking up in a living cemetery. You discover the paradox of the ancient city, which must retain its vitality while preserving its heritage.

Despite its age, Marseille has little to show for its heritage, precisely because of its turbulent history. Shaped by successive waves of history, it still crystallizes some of France's oldest and most iconic monuments, from the crypts of Saint-Victor Abbey to the Velodrome stadium. But what's most striking and touching about this city is surely its invisible heritage, such as its domestic architecture. Today's city is made up of dozens of village nuclei, and can be understood through this slow, jerky urbanization, which occurred in fits and starts, and its affirmation as a commercial power from the 17th to the 20th century can be traced in the appearance and uses of its housing and urban structure.

From ancient Marseille to post-war Algeria, we'll explore the city's invisible heritage through the crystallization of history in architecture.

MARSEILLE LIBRE

Marseille, à la dislocation de l'empire romain, reste quasi indépendante jusqu'au rattachement de la Provence au royaume de France au XV° siècle. Elle demeure pourtant indomptable, et devient presque une cité-État pendant les guerres de religion, sous Charles de Casaulx, capitaine de la milice bourgeoise et allié de la Ligue catholique. Il faut attendre Louis XIV pour que l'État royal domestique peu à peu la cité phocéenne. Lassé d'incidents récurrents envers notamment des percepteurs, le Roi-Soleil fait construire le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas tant pour protéger Marseille que pour la surveiller, et entre en triomphe dans la ville par une brèche aménagée dans les remparts. C'est au XVII siècle et sous l'impulsion de Colbert qu'elle devient un port de commerce de très grande importance, et malgré la Peste de 1720, sa puissance commerciale ne se dément pas, et atteint son apogée entre le milieu du XIXe siècle et le milieu du XX° siècle, grâce à l'empire colonial français. La bourgeoisie marseillaise, qui a toujours pratiqué le commerce maritime, laisse pour témoins de cette période faste non seulement des hôtels particuliers dans le centre-ville, mais aussi de luxueuses villas et bastides dans la périphérie de Marseille. C'est particulièrement le cas au sud de la ville, encore très rural, utilisé à des fins agricoles et pastorales et émaillé de quelques villages comme Mazargues, puis sur ce qui sera la corniche Kennedy, dans une deuxième phase à partir du Second empire.

FREE MARSEILLE

After the break-up of the Roman Empire, Marseille remained virtually independent until Provence joined the kingdom of France in the 15th century. It remained indomitable, however, and almost became a city-state during the Wars of Religion, under Charles de Casaulx, captain of the bourgeois militia and ally of the Catholic League. It wasn't until Louis XIV that the royal state gradually domesticated the Phocaean city. Fed up with recurring incidents involving tax collectors, the Sun King built Fort Saint-Jean and Fort Saint-Nicolas to protect and monitor Marseille, and entered the city in triumph through a breach in the ramparts. In the 17th century, under the impetus of Colbert, Marseille became a major trading port, and despite the Plague of 1720, its commercial power continued unabated, reaching its peak between the mid-19th and mid-20th centuries, thanks to the French colonial empire. Marseille's bourgeoisie, who had always been involved in maritime trade, left a legacy of this prosperous period, not only in the form of townhouses in the city center, but also in the form of luxurious villas and bastides on the outskirts of the city. This is particularly the case in the south of the city, still very rural, used for agricultural and pastoral purposes and dotted with a few villages such as Mazargues, then on what was to become the Corniche Kennedy, in a second phase from the Second Empire onwards.

LA MAGALONE : LA BELLE ENDORMIE

La Villa Magalone est une survivance grandiose de l'habitat rural de la bourgeoisie marseillaise, et constitue un trait d'union entre l'Ancien régime et le Marseille industriel. Cette demeure a été bâtie par les frères Magalon, riches négociants, à partir de la fin du XVIIe siècle, avant de passer de main en main aux XVIIIe et XIXe siècles, notamment après l'épidémie de peste de 1720. Autour de cet élégant logis, décoré de moulures et dorures et aménagé avec tout l'apparat d'un château du XVIIIe siècle, s'étendait u n jardin à la française, ainsi que des terrains agricoles sur plus de douze hectares. Le jardin, ses fontaines et ses bassins sont encore visibles aujourd'hui. Le décor rocaille qui habille les fontaines latérales de l'allée centrale e s t constitutif d'un art décoratif maçonné dont l'usage s'étend de l'Ancien régime au XIXe siècle, imitant la roche pour créer des décors de grottes et bassins puissamment telluriques, évocations des formes de la nature. Amputée en 1895 d'une partie de son terrain lors du percement du boulevard Michelet, la Magalone fait depuis les années 1950 face à la Cité radieuse du Corbusier, édifiée sur ses terres historiques, dans une étrange confrontation entre une tradition architecturale méridionale et u n monolithe d e l'architecture moderne. À l'instar de la villa Luce (28 hectares, construite dans le milieu du XVIIIe siècle), elle combine fonction d'apparat et fonction économique, les investissements agricoles s'avérant être u n placement refuge pour pallier les instabilités des activités des armateurs, dans une pratique mimétique de l'aristocratie terrienne d'Ancien régime. La Magalone continue d'être une demeure privée, jusqu'à ce qu'elle soit donnée par la ville en 1985, qui en fait un jardin public et une école de musique. Bien que les ors de la grande salle se soient ternis avec les temps, elle reste le souvenir physique des fantasmes aristocratiques de la bourgeoisie marseillaise. Elle est peu à peu, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, environnée de demeures cossues, qui n'auront pas sa fonction économique. Ces maisons, qui jaillissent de ce qui deviendra plus tard la corniche Kennedy, jusqu'au sud de la ville en passant par les grands boulevards à partir de Castellane, seront les témoins brillants de l'âge d'or de Marseille.

LA MAGALONE : THE SLEEPING BEAUTY

The Villa Magalone is a grandiose remnant of the rural habitat of the Marseille bourgeoisie and serves as a bridge between the Ancien Régime and industrial Marseille. This residence was built by the Magalon brothers, wealthy merchants, from the late 17th century, before changing hands throughout the 18th and 19th centuries, notably after the plague epidemic of 1720. Surrounding this elegant house, adorned with moldings and gildings and arranged with all the pomp of an 18th-century château, was a French formal garden, as well as agricultural land covering more than twelve hectares. The garden, its fountains, and its basins are still visible today. The rocaille decoration that embellishes the lateral fountains along the central alley is characteristic of a decorative masonry art that spanned from the Ancien Régime to the 19th century, imitating rock formations to create grotto and basin decors with a strong telluric presence, evoking natural forms.

In 1895, part of its land was amputated with the opening of Boulevard Michelet. Since the 1950s, La Magalone has faced Le Corbusier’s Cité Radieuse, built on its historic grounds, in a curious confrontation between a Mediterranean architectural tradition and a modernist monolith. Like Villa Luce (28 hectares, built in the mid-18th century), it combined ceremonial and economic functions, as agricultural investments served as a safe haven to counterbalance the instability of shipowners' businesses, in a practice that mirrored the landowning aristocracy of the Ancien Régime.

La Magalone remained a private residence until it was donated to the city in 1985, becoming a public garden and a music school. Though the gildings of the grand hall have faded over time, it remains a physical memory of the aristocratic fantasies of Marseille’s bourgeoisie. By the late 19th and early 20th centuries, it was gradually surrounded by opulent residences, which, unlike La Magalone, did not serve an economic function. These houses, rising from what would later become Corniche Kennedy, extending southward from Castellane along the city's grand boulevards, stand as shining witnesses to Marseille's golden age.


LE GRAND TOURNANT DU XIXE SIÈCLE

Longtemps circonscrite sous l'Ancien régime au côté nord du Vieux-Port, Marseille s'étend progressivement à mesure que son statut de place commerciale se confirme. Malgré la peste de 1720, elle s'agrandit une première fois au cours du XVIIIe siècle (elle avait jusqu'ici plus ou moins gardé la surface de la ville antique), mais le sud de la ville, à partir du quartier de Saint-Victor, est encore à l'aube du XIXe siècle très peu urbanisé. Le cours Pierre-Puget n'est ainsi créé qu'en 1800, et le quartier du Rouet, entre Cas- tellane et le Prado, n'est aménagé qu'aux alentours de 1848. Le territoire est encore rural. La colonisation de l'Algérie vient accélérer la croissance de la ville, qui entre dans un âge d'or économique qui s'étendra jusqu'au milieu du XXe siècle. Les nouvelles propriétés bourgeoises se superposent aux constructions plus anciennes et aux hameaux des faubourgs comme Sainte-Anne ou Mazargues, à l'aboutissement du boulevard Michelet percé en 1890-1895. Le château Pastré, dans le quartier du Redon, construit en 1862 sur un terrain acquis en 1836 par Eugénie Pastré, femme d'affaire et veuve de Jean-François Pastré, riche armateur et négociant, est à la fois une charmante demeure d'agrément et un site agricole, aujourd'hui converti en parc public. Elle est une des rares demeures du XIXe siècle à hériter de la fonction économique des bastides d'Ancien régime. Le centre-ville et ses abords immédiats bénéficient des aménagements hérités des travaux d'Haussmann au cours du Second empire. L'architecture Napoléon III est un tournant dans l'histoire de la ville, qui calque ses nouveaux projets immobiliers à partir des années 1860 sur des influences venues directement de la capitale, et non plus du monde méditerranéen.

Pourtant, certains de ces grands travaux, comme la rue de la République, n'auront jamais le rayonnement qu'ils auraient dû avoir, peinant à attirer la clientèle bourgeoise pour lesquels ils avaient été conçus. Cependant, l'agrandissement du port et les embellissements des grandes artères centrales comme la Cannebière ou le boulevard Longchamp, et surtout le percement des deux avenues du Prado et l'aménagement de la corniche, contribuent amplement au rayonnement de Marseille à partir des années 1850. La corniche, qui au départ n'est qu'un sentier côtier, devient sous le Second empire un boulevard littoral qui accueille très vite d'imposantes propriétés. Ces villas et petits châteaux sont uniquement des lieux de villégiature et d'agrément, notamment sur la corniche Kennedy, comme le château Berger ou la villa Valmer (1865). Ces constructions donnent à la corniche son aspect éclectique, historiciste et monumental, le palais du Pharo, surplombant l'entrée du vieux port par le sud, en étant l'exemple le plus impérial. Formellement, ces constructions sont représentatives d'un moment où les particularités vernaculaires marseillaises cèdent le pas à une vision fantasmée de la Méditerranée, dont Notre-Dame-de-la-Garde ou la villa Gaby, d'inspiration italienne, sont les avatars les plus notables. Cependant, contrairement aux édifices du centre-ville, les villas plus excentrées, comme celles de la corniche, font perdurer certaines particularités profondément vernaculaires, comme les décors de mortier et de ciment exécutés par les rocailleurs (villa Santa Lucia ou la tour de l'Oriol). Ces demeures témoignent de l'enrichisse- ment de Marseille, et elles ne sont plus uniquement des commandes d'armateurs, mais appartiennent aussi à des industriels ou à des célébrités du music-hall, comme Gaby Deslys, danseuse qui rachète la villa Maud (désormais connue sous le nom de villa Gaby) en 1918 à l'industriel Jean-Baptiste Ribaudo. Le XIXe siècle est ainsi pour Marseille le siècle de toutes les métamorphoses et le moment décisif où elle prend l'essentiel de sa forme moderne.




THE GREAT TURNING POINT OF THE 19TH CENTURY

Long confined to the northern side of the Old Port under the Ancien Régime, Marseille gradually expanded as its status as a commercial hub became more established. Despite the plague of 1720, the city grew for the first time during the 18th century (until then, it had more or less maintained the size of the ancient city). However, by the early 19th century, the southern part of the city, starting from the Saint-Victor district, remained sparsely urbanized. The Cours Pierre-Puget was only created in 1800, and the Rouet district, located between Castellane and Prado, was developed around 1848. The area was still largely rural.

The colonization of Algeria accelerated the city's growth, ushering in an economic golden age that lasted until the mid-20th century. New bourgeois properties overlapped with older constructions and hamlets on the outskirts, such as Sainte-Anne and Mazargues, as the Boulevard Michelet was opened between 1890 and 1895. The Château Pastré, located in the Redon district and built in 1862 on land acquired in 1836 by Eugénie Pastré—businesswoman and widow of Jean-François Pastré, a wealthy shipowner and merchant—was both a charming pleasure residence and an agricultural estate, now converted into a public park. It is one of the rare 19th-century estates to inherit the economic function of the Ancien Régime bastides.

The city center and its immediate surroundings benefited from urban developments inspired by Haussmann’s renovations during the Second Empire. Napoleon III-style architecture marked a turning point in the city’s history, as Marseille began modeling its real estate projects after the 1860s on influences coming directly from the capital, rather than from the Mediterranean world.

However, some of these grand projects, such as the Rue de la République, never gained the prestige they were intended to have, struggling to attract the bourgeois clientele they were designed for. Nevertheless, the expansion of the port, the embellishment of major central boulevards like La Canebière and Boulevard Longchamp, and especially the opening of the two Prado avenues and the development of the Corniche, significantly contributed to Marseille's prominence from the 1850s onward.

The Corniche, initially a simple coastal path, was transformed under the Second Empire into a seaside boulevard that quickly became home to imposing properties. These villas and small châteaux were purely leisure and vacation residences, particularly along Corniche Kennedy, such as Château Berger and Villa Valmer (built in 1865). These constructions gave the Corniche its eclectic, historicist, and monumental character, with the Palais du Pharo—overlooking the Old Port’s southern entrance—being the most imperial example.

Architecturally, these buildings represent a period when Marseille’s vernacular identity gave way to a romanticized vision of the Mediterranean. Notable examples include Notre-Dame-de-la-Garde and Villa Gaby, which was inspired by Italian architecture. However, unlike the city center’s structures, the more isolated villas—such as those on the Corniche—retained some deeply local characteristics, particularly in the mortar and cement decorations crafted by rocailleurs (as seen in Villa Santa Lucia and the Tour de l’Oriol).

These residences reflect Marseille’s prosperity; they were no longer exclusively commissioned by shipowners but were also owned by industrialists and music-hall celebrities. One such example is Gaby Deslys, a famous dancer who purchased Villa Maud (now known as Villa Gaby) in 1918 from industrialist Jean-Baptiste Ribaudo.

Thus, the 19th century was a period of profound transformation for Marseille—a decisive moment in which the city took on the shape that largely defines its modern form.



MUTATIONS MODERNES AU XXE SIÈCLE

L'entre-deux guerres est une continuation de la fin du XIXe siècle, avec la construction d'hôtels particuliers luxueux et de beaux immeubles sur les nouveaux boulevards, dans une confirmation de la richesse de la ville. L'émergence d'une petite bourgeoisie locale et le développement du goût pour la villégiature entraînent aussi la construction de belles maisons extravagantes, entre Art déco et régionalisme. Ainsi, une étrange maison orange interpelle le promeneur au niveau du rond-point de l'Obélisque de Mazargues, à l'extrémité sud du boulevard Michelet. Cette villa généreuse et exubérante, probablement construite aux alentours des années 1930 ou 1950, est représentative de la transformation progressive au XXe siècle du boulevard Michelet et de l'ensemble des quartiers sud, qui se transforment en quartiers résidentiels.

Cette construction éclectique, entre délire architectural personnel et lointaine inspiration des villas art décos de Los Angeles ou Miami, formule mexicanisante, cristallise la puissance visuelle de l'architecture de villégiature de la petite bourgeoisie provinciale, avec sa couleur vive, qui pourrait être vue comme vulgaire, ses décorations de tuiles et son étonnant vase trônant sous une arcade sur le toit. Le retard de la ville de Marseille a permis d'échapper pendant un temps à de nombreux projets immobiliers qui auraient pu détruire ce petit patrimoine de l'habitat et de la villégiature des années 1900-1950, trop récent pour être considéré comme digne d'intérêt. Ces nombreuses maisons étranges, aux soubassements de pierre et aux bow-window style paquebot, sont encore des lieux de vie et sont parvenues à survivre jusqu'à aujourd'hui dans toute leur particularité, témoignant de l'attachement vivace des Marseillais à l'habitat pavillonnaire.

Le XIXe siècle est ainsi pour Marseille le siècle de toutes les métamorphoses

MODERN TRANSFORMATIONS IN THE 20TH CENTURY

The interwar period was a continuation of the late 19th century, marked by the construction of luxurious private mansions and elegant buildings along the newly developed boulevards, reinforcing the city's wealth. The emergence of a local petite bourgeoisie and the growing taste for vacation homes also led to the creation of extravagant residences, blending Art Deco and regionalist styles.

One striking example is a peculiar orange house that catches the eye of passersby near the Obelisk roundabout in Mazargues, at the southern end of Boulevard Michelet. This generous and exuberant villa, likely built between the 1930s and 1950s, embodies the gradual transformation of Boulevard Michelet and the entire southern districts of Marseille into residential areas throughout the 20th century. This eclectic construction—part personal architectural fantasy, part distant homage to the Art Deco villas of Los Angeles and Miami, with a Mexican-inspired touch—perfectly encapsulates the visual power of vacation architecture for the provincial petite bourgeoisie. Its bright color, which some might find garish, its decorative tiles, and its unusual vase perched under an arch on the roof all contribute to its distinctive character.

Marseille’s relative urban development lag allowed it to escape, for a time, many real estate projects that might have destroyed this small yet unique architectural heritage from the early 20th century—too recent to be considered historically significant. Many of these peculiar houses, with their stone bases and ocean liner-style bow windows, are still inhabited today, preserving their uniqueness and standing as a testament to the strong attachment of Marseillais to their suburban homes.

Thus, the 19th century was a time of profound metamorphosis for Marseille, shaping the city’s modern identity.


APRÈS-GUERRE ET CHOC DE 1962

L'après-guerre, surtout à partir de l'indépendance de l'Algérie, voit Marseille s'hérisser progressivement de tours et de grands ensembles résidentiels. Du rond-point du Prado à l'obélisque de Mazargues s'érigent notamment la Cité radieuse, conçue par Le Corbusier (1947-1952), ou encore le Brasilia (1967) et le Grand-Pavois (1972-1975), deux très grands immeubles de standing. Les domaines de la bastide de la Rouvière et du château Valmante sont quant à eux les lieux de construction dans les années 1960 de deux vastes ensembles résidentiels, conçus par Xavier-Arsène Henry, destinés essentiellement à accueillir une importante population de pieds-noirs après les accords d'Evian en 1962. Le château Valmante a survécu, et, s'il ne reste de la bastide de la Rouvière que son bassin et son groupe sculpté en bronze, ces vestiges font désormais partie de ces gigantesques programmes immobiliers de la modernité triomphante, qui ont pris le pas sur les vastes campagnes du 9e arrondissement.

POST-WAR PERIOD AND THE SHOCK OF 1962

Following World War II, and especially after Algeria’s independence, Marseille saw the gradual rise of high-rise buildings and large residential complexes. Between the Prado roundabout and the Obelisk of Mazargues, several notable structures emerged, including La Cité Radieuse (1947-1952) by Le Corbusier, as well as Brasilia (1967) and Grand-Pavois (1972-1975), two prestigious high-rise buildings. The estates of Bastide de la Rouvière and Château Valmante became the sites of two large residential developments in the 1960s, designed by Xavier-Arsène Henry. These vast complexes were primarily built to accommodate a significant influx of pieds-noirs (French settlers repatriated from Algeria) after the 1962 Évian Accords.

While Château Valmante has survived, only the basin and a bronze sculptural group remain from Bastide de la Rouvière. These remnants are now part of the monumental real estate developments of triumphant modernity, which have gradually overtaken the vast rural landscapes of Marseille’s 9th arrondissement.


REFLUX PATRIMONIAL AUX XIE SIÈCLE

Au début du XXI siècle, le paysage de Marseille, et notamment des quartiers sud, continue d'évoluer. Ces lieux qui avaient été peuplés de petites maisons de village, de villas de villégiature du XIXe siècle ou d'architecture pavillonnaire des années 40 ou 50, se métamorphosent peu à peu. Des hôtels particuliers, des bastides ou des maisons de l'entre-deux-guerres sont remplacés par un pastiche d'architecture moderne e t globalisée, comme si Marseille lentement se lissait. Récemment, par exemple, une bastide du XVIIIe siècle de la traverse Paul, à proximité du château Borely, a été éventrée et évidée par les promoteurs qui l'avaient rachetée, avant même d'obtenir une quelconque autorisation. Loin des grandsensembles des années 60 comme la Rouvière, les projets actuels sont certes de petits formats, mais ils sont plus nombreux. Ils engloutissent des parcelles occupées par des habitats individuels plutôt que par des terrains agricoles. Au-delà de la promotion immobilière, il y a aussi l'absence d'une conscience patrimoniale de la part de propriétaires qui transforment leurs villas en maisons cubistes blanches, rejetons lisses et interchangeables d'un néo-cubisme de résine synthétique et de pvc. Ces remaniements détruisent des murs du XIXe siècle ou des curiosités du XXe siècle pour accueillir une architecture globalisée et un souvenir de ce qu'a pu être l'architecture moderne 70 ans après.

Marseille s'est construite progressivement, en tension des influences extérieures, et mérite une politique patrimoniale spécifique. Il faudrait définir une nouvelle façon d’envisager ce patrimoine, sous une perspective high and low, qui ne dresserait pas de hiérarchie entre le fait populaire et la haute culture, entre l’habitat et le monument. En dépit des menaces qui pèsent sur la ville et ses constructions, Marseille demeure riche d’architecture. Les quartiers nord sont ainsi à explorer, car on y trouve aussi bien d’anciennes maisons de maître que des noyaux villageois, survivances de ce territoire autrefois pastoral, comme dépeint dans les paysages de Guiguou ou Loubon, et les grands ensembles de l’après-guerre.



HERITAGE REFLUX IN THE 21ST CENTURY

At the beginning of the 21st century, the landscape of Marseille, particularly in the southern districts, continues to evolve. Areas that once housed small village houses, 19th-century vacation villas, or post-war suburban homes from the 1940s and 1950s are gradually transforming. Mansions, bastides, or interwar houses are being replaced by a pastiche of modern, globalized architecture, as if Marseille is slowly smoothing itself out. Recently, for example, an 18th-century bastide on Traverse Paul, near Château Borély, was gutted and hollowed out by developers who had purchased it, even before obtaining any formal approval. Far from the large residential complexes of the 1960s, such as La Rouvière, today’s projects tend to be smaller in scale but more numerous. They are replacing plots of land previously occupied by individual homes rather than agricultural land.

Beyond real estate promotion, there is also a lack of heritage awareness among property owners, who transform their villas into white cubist houses—slick and interchangeable offshoots of a neo-cubism made of synthetic resin and PVC. These modifications destroy 19th-century walls or 20th-century curiosities to make way for globalized architecture, offering a pale imitation of what modern architecture may have been 70 years ago. Marseille was built gradually, shaped by external influences, and deserves a specific heritage policy. A new way of approaching this heritage should be defined, considering both the "high" and "low," without creating a hierarchy between popular culture and high culture, between housing and monuments. Despite the threats facing the city and its buildings, Marseille remains rich in architecture. The northern districts, for instance, should also be explored, as they contain both old master’s houses and village cores—survivals of what was once a pastoral territory, as depicted in the landscapes of Guiguou or Loubon, alongside the post-war residential complexes.

 
Elie Chich