Emmanuelle Luciani

— ART HISTORIAN, ARTISTIC DIRECTOR, CURATOR and ARTIST


Emmanuelle Luciani © Emile Barret, 2022.

 
 
 
 
 

Curator, artistic director and artist, Emmanuelle Luciani builds worlds and ensembles, conceiving each exhibition as a whole.

Following research focused on modes of production, arts and crafts and medieval art, she concentrates her methodology on the formal resurgences of art history, in the tradition of Aloïs Riegl, Heinrich Wölfflin and Henri Focillon.

Emmanuelle Luciani renews the relationship to decorative arts, long perceived in a conceptual way, from the exhibition "Pre-capital, popular and rural forms in contemporary art" (2017) with Nicolas Bourriaud and Charlotte Cosson. Having worked on the resurgence of pre-capitalist modes of production, with "DOMESTIC - Like a Pre-raphaelite brotherhood" (2017), she began to theorise a return to the decorative arts.

Emmanuelle Luciani then founded Southway Studio, an artistic creation project to which she dedicated a space, the Southway Pavilion, to develop works outside the context of the white cube. Her work on the reconnection of theory and practice is embodied in the Southway Studio ecosystem. Long associated with Charlotte Cosson, she now builds environments in collaboration with other artists (Jenna Kaes, Etienne Marc, Jacopo Pagin, Bella Hunt & DDC) promoting decorative, domestic and handmade art.

In parallel to her activities as an independent curator, Emmanuelle Luciani has co-edited the specialized review CODE South Way with Charlotte Cosson, and she also organizes cycles of philosophical conferences (with Bernard Stiegler, Claudine Cohen, Marcel Gauchet or Clovis Maillet). She teaches social history of art, notably at Sciences Po Aix, while collaborating with the Beaux-Arts de Paris, the Arts Décoratifs and the MOCO in Montpellier.

 

Discussion entre Olivier Zahm et Emmanuelle Luciani

Extrait du livre Passé, Present, Futur écrit à l’occasion des Résidences Hermès, co-édité par Loose Joints et la Fondation d’entreprise Hermès

OLIVIER ZAHM est critique d'art, directeur artistique, commissaire et journaliste. Pionnier du mélange des genres, il navigue entre les sphères de l'art, de la mode, de la photographie ou encore de l'écriture et de l'édition.

Auteur de l'ouvrage Une avant-garde sans avant-garde, traité sur la création dans les années 1990, Il cultive une ouverture à toutes les formes de « faire » sans jamais perdre le fil d'une pensée critique.

Cet entretien d'Olivier Zahm et Emmanuelle Luciani explore les tensions entre héritage et rupture, tradition et innovation, dans un monde où l'art devient un vecteur de compréhension des transformations contemporaines.

OLIVIER ZAHM

L'art dans votre travail n'est pas présenté comme une catégorie absolue ou supérieure. Vous êtes toujours dans l'horizontalité, dans la transversalité des genres. Vous mêlez un art dit « élitiste » et conceptuel avec le sport, la culture populaire et les pratiques artisanales ou vernaculaires.

EMMANUELLE LUCIANI

J'éprouve une sensation d'étouffement quand il n'y a pas de mouvement, c'est la raison pour laquelle j'ai cette volonté de mêler les sujets, de les confronter les uns aux autres. L'idée de mouvement est chez moi liée à celle d'avant-garde. Je vais toujours chercher l'art là où il ne devrait pas être. À partir du moment où un territoire a été exploré, j'ai déjà envie d'aller ailleurs, ou de jeter des ponts entre des univers pour créer des situations qui ne devraient jamais exister. C'est ainsi que je ressens une forme d'excitation à proposer un projet. Il y a des frictions, du frottement, parfois des problèmes. Mais je ne le fais absolument pas par provocation. L'avant-garde n'est pas une posture et ne doit jamais l'être. Ce que je fais, c'est pour trouver de l'air. J'ai besoin d'une « sensation d'histoire ». Donc même dans la façon d'utiliser la matière, il y a toujours chez moi comme une patine, qu'elle soit historique ou plus artificielle. Ce que jaime, c'est la capacité d'un objet à créer une bulle temporelle, ni vraie ni fausse. C'est le temps qui me sépare de l'objet.

O. Z.

Vous recherchez une patine d'histoire, parce

que le recul temporel est nécessaire, y compris dans une œuvre contemporaine. J'adore toutes les histoires de faussaires, dans l'art comme chez les antiquaires.

E. L.

J'aime qu'on ne sache pas trop dater mes

projets. Il y a toujours des bulles temporelles et des dations. Le temps, c'est une obsession chez moi : p du passé, présent du futur... Je pense que c'est la grande question qu'on ne résoudra jamais, mais qui fait que l'œuvre d'art reste une énigme. C'est aussi ce que je veux mettre en exergue dans le programme Passé Présent Futur du cycle de résidence de la Fondation d'entreprise Hermès : comment les temporalités se chevauchent et contribuent à la création artistique. Par exemple, Silken Sarab, l'œuvre de Mounir Ayache, fait le lien entre l'histoire de la sole et les nouvelles technologies.

O. Z.

Recherchez-vous les formes pour aujourd'hui ?

E. L.

Fond et forme dialoguent en silence. Quand je convoque l'histoire d'une forme, je cherche à lui faire dire autre chose que ce qu'elle représentait. Je vais chercher ces formes aussi bien dans le passé que dans le futur ou le présent, je regarde tout. Il est essentiel, pour rester artiste, dans un contexte incertain, d'être capable d'hybri-der les références, de créer des formes qui n'existent pas C'est un déplacement permanent. Il faut bouger, ne pas s'installer, ne pas s'embourgeoiser dans un domaine.

J'ai par exemple aussi mis en scène de la boxe, hybridée avec la danse et la musculation, sous forme de performances

Je rattache celles-ci à l'histoire de la danse, que je combine avec des souvenirs de nos précédents projets, sous forme de tableaux vivants. Ce qui m'intéressait dans la boxe, c'est qu'elle a une vision scénique, mais aussi très populaire, et je pouvais la déplacer dans un autre territoire que le ring, pour créer du mouvement. L'art rend intelligent quand il produit du mouvement, qu'il va là où on ne l'attend pas, et qu'il crée les formes d'aujourd'hui.

O. Z.

Comment savez-vous si une forme est d'aujourd'hui ? C'est une intuition ?

E. L.

Quand on est historien de l'art, on regarde tellement les formes et leur évolution, leur transformation, leur disparition et leur résurgence qu'on peut isoler des changements, même subtils... Il existe par exemple des différences formelles flagrantes entre gothique et néo-gothique. Je suis très intéressée par les datations. Si je ne connais pas la date d'une œuvre, je ne suis pas satisfaite. Chaque chose a une pertinence sur l'échelle de l'Histoire. C'est très occidental, très hégélien. La philosophie d'Hegel est fondamentale dans mon approche méthodologique.

O. Z.

C'est pour cette raison que les cathédrales ont symbolisé le Moyen Âge. C'était collectif. Cette forme d'art fait  lasynthèse de tous les savoir-faire d'alors.

E. L.

C'est tout le propos d'Elle Faure. En effet, les savoir-faire s'agglomèrent pour bâtir des cathédrales. C'est le principe que je tente, à mon échelle, de respecter dans mes expositions et performances. Dans mes expositions, il y a une dimension collective et individuelle. L'individu et le collectif ne s'opposent pas, l'un dépend de l'autre. L'œuvre prise seule peut se suffire à elle-même, mais au sein d'une exposition, elle fait partie d'une construction collective.

Mes événements sont animés par des projets latéraux, comme les lectures ou des performances, également dans cette optique de construire des propositions globales. Un danseur peut interpréter un geste, un sculpteur peut produire une œuvre, et ce, dans la perspective de la construction d'un grand décor, d'un univers plus vaste. Chaque élément est une partie d'un tout, et chaque œuvre se nourrit d'un ensemble historique et artistique gigantesque.

O. Z.

Et en même temps, l'artiste aujourd'hui brouille

les pistes temporelles. Il se promène entre passé, présent, futur.

E. L.

Le temps, c'est le seul endroit où on ne peut pas aller. Il n'y aura jamais de "Google Map" du temps. C'est un espace de liberté. C'est aussi une réaction au statut d'artiste cultivé, moderne et occidental, symbole d'une vision table rase et démiurgique de l'art. Mais après la modernité et ses ruptures temporelles, la postmoder-nité a été une relecture de l'histoire des formes, avec le pastiche. Il y a toujours eu des artistes pour allumer des voyants, des lumières, même faibles, d'espoir. Je parviens toujours à voir dans l'art une lueur d'espoir. Et surtout, je me demande: que va-t-on laisser ? C'est pour cette raison que j'ai une obsession pour l'histoire de notre époque.

Il faut cristalliser.

O. Z.

Vous voulez dire: cristalliser notre histoire contemporaine ? 

E. L.

Oui, notre histoire. Je me souviens, petite, a Paris: j'avais 10 ou 12 ans. Je disais à ma mère que j'avais l'impression d'être dans un décor du passé. Où était le XXI° siècle? Ça m'avait marquée. Il faut construire le contempo-rain, il n'est pas un temps donné, il est un temps à inventer.

Nous sommes comme les Italiens des années 1960-70 : l'Arte Povera joue avec l'Histoire, parce qu'il est partout C'est-à-dire que c'était la première fois qu'un mouvement artistique, qui commence dans les années 1960, s'articulait vraiment dans une contemporanéité en lien avec l'Histoire Il a imité le côté radical de l'avant-garde sans en avoir cette volonté de table rase. L'Arte Povera a privilégié le dialogue avec l'Histoire et a préparé les idées de la post-modernite Il faut se placer dans cette situation de clarté avec l'His-toire. Dans cette résidence, je veux montrer que l'artisanat doit être tourné vers le futur, en partant de son temps et du passé. Pas de nostalgie, ça ne fonctionne pas et ne mène nulle part. Pas de cynisme non plus. Les sociétés se transforment, elles ne meurent jamais. Dans les zones de trouble, il faut créer du mouvement, interroger. L'artiste ne reste pas enfermé dans la phase postmoderne.

 
 
 

Artiste-curator et directrice artistique indépendante, Emmanuelle Luciani crée des univers hybrides.

Elle construit dans ses expositions et ses performances des mondes immersifs (New World (2023), Bella’s Inferno (2024), pour Porsche Scopes), et concentre sa méthodologie sur les résurgences formelles dans l’histoire de l’art, dans la lignée d’Aloïs Riegl et Heinrich Wölfflin. Elle distille dans ses créations la somme de ses références, de l’art funéraire romain au tuning automobile et au football en passant par le romantisme, les préraphaélites et les arts and crafts. Elle ouvre des brèches et jette des ponts entre les catégories, sonde les frictions entre culture classique et culture populaire, formant des bulles temporelles entre passé et futur pour créer des fantasmes visuels.

Elle fonde en 2018 Southway Studio, un écosystème de création artistique, qu’elle prolonge au sein du Pavillon Southway, ouvert en 2020 à Marseille, où elle développe un projet domestique total entre espace d’exposition et résidence d’artiste, où sont invités plasticiens, musiciens et auteurs. En parallèle, elle enseigne l’histoire sociale de l’art à Sciences Po Aix et collabore avec les Beaux-Arts de Paris, les Arts Décoratifs et le MO.CO de Nicolas Bourriaud.