Dimanche au Vel'

 

Sunday is stadium day. Marseille is electric, from north to south, it oozes soccer. Sunday at the Vel' is the soul of Marseille, everywhere. In the stands, they speak a different language.

Emmanuelle Luciani, artist

In the hours leading up to the game, the city is packed. Crowds jostle at the stadium entrances. I always want to go through the main entrance, with its grand staircase leading up to the façade. Even though the building has changed a lot, the Prado entrance remains the main gate, the arch of honor. For me, not going through there takes away half the fun. I need to experience climbing the steps, feeling the crowd. I always see the same staff, patiently welcoming fans at the gates. The women who search me recognize me, check the contents of my bag, then let me through. We always exchange a few words; they always have something beautiful about them. Dressed in security uniforms, they have one detail: a pink nail. On me, I have nothing but a tube of lipstick or some liquid. Others manage to sneak in firecrackers and smoke bombs. I enter through Jean-Bouin. We enter another space-time, where the “va niquer ta mère” and “la con de tes morts” that we hear from the queue and the gates are more like phrases than insults. I climb the stairs, where you can see the bowels of the stadium. Under the metal and concrete, shouts, heated discussions, and insults echo. I resurface, the lawn in front of me. Tiny figures, most of them dressed in black, blue, or white, spread out across the stands. I sit down on a worn plastic seat, like at mass. A mass where the smell of cigarettes, joints, and spilled beer hangs in the air. Distorted by the acoustics of the venue, Jul's “J'oublie tout” plays, as it does at every game.


THE VELODROME IS THE ONLY PLACE WHERE HIS FATHER ALLOWS HIM TO SAY HORRIBLE THINGS.

The opening is always set to the backdrop of “forget everything.” The song symbolizes the bubble that is a match at the Vélodrome: a unique moment where nothing else matters. The fans have made Jul a prince of the city, because Marseille honors idols who speak the truth. For that, the city is honest. Jul says everything about the catharsis of the stands, about equality in the fervor of the stadium. Tonight, “J'oublie tout” is listened to and chanted by everyone, in an act of faith and trash. It allows us to clear our minds before the clash. When Jul says, “Life is short,” and we hear a few “fuck your dead” from the crowd or see a commemorative tifo, we understand that the stadium is also a place where we come to celebrate those who have passed away.

«Va niquer tes morts»

The crowd settles in, the men warm up. They hunt each other down. I recognize some of the guys. We often see the same faces. We joke among ourselves, without knowing each other's names. The first firecrackers explode. Before the game, this is also the moment when the supporters of the various groups, Fanatics, South Winners, etc., coordinate to set up the tifos, which they have been working on during the week at their clubhouse or at Chanot Park.

The opposing team's players always enter first. The crowd doesn't have to think twice: they can start booing and jeering them right away. They warm up at the foot of the south stand, within earshot of the usual insults. The capos encourage the fans to boo the opposing players. The opposing team's supporters, relegated to a corner of the stands, are the target of the worst words and gestures. The men touch their dicks and shout “Fuck you!” For added effect, they use the very Marseille-esque “Go fuck your dead relatives,” the only truly serious insult in the stadium.

You know something's up when you hear Van Halen, which always plays before the game. The OM players enter, the announcer chants their names, some even have their own song. The tifos are unfurled. They are monumental. They are tributes or demands. The memory of 1993 or those who have passed away still lingers in the stands. What we know how to do in Marseille is create legends.

The first half of the Winners' game is punctuated by famous chants (“Quand le virage se met à chanter”, etc.). I remember one event in the Ganay stand. I went with my friend Amse. We saw a couple. The woman was bored and complained that she didn't recognize any of the players. Her husband reacted, saying, “Tête de mauvaise que tchia, si c'est comme ça, on part..” His wife responded with a violent, “Va niquer tes morts.” The exchange seemed to go on for a long time, and then the game started. Contrary to what people say, the fans watch the game, but their attention to the action on the field is constantly interrupted by friction and movement.

Le dimanche, c'est le jour du stade. Marseille est électrique, du nord au sud, elle suinte le football. Le dimanche au Vélodrome, c'est l'âme de Marseille, partout. Dans les tribunes, on parle une autre langue.

Emmanuelle Luciani, artiste

Les heures qui précèdent le match, la ville est pleine. La foule se bouscule aux entrées du stade. Je veux toujours passer par l'entrée principale, avec ses grands escaliers qui donnent sur la façade. Même si l'édifice a beaucoup changé, l'entrée côté Prado reste la porte principale, l'arche d'honneur. Pour moi, ne pas passer par là, c'est déjà m'enlever la moitié du plaisir. Je dois vivre la montée des marches, sentir la foule. Je vois toujours le même personnel, qui accueille patiemment les supporters aux portiques. Les femmes qui me fouillent me reconnaissent, détaillent le contenu de mon sac, puis me laissent passer. On se dit toujours un mot, elles ont toujours quelque chose de beau sur elle. Habillées en sécu, elles ont un détail, un ongle rose. Sur moi, je n'ai rien d'autre qu'un tube de rouge à lèvres ou du liquide. D'autres parviennent à faire passer des pétards et des fumigènes. J'entre par Jean-Bouin. On pénètre dans un autre espace-temps, où les «va niquer ta mère», «la con de tes morts», qu'on entend dès la queue et les portiques sont des formules plus que des injures. Je gravis les escaliers, où l'on voit les entrailles du stade. Sous le métal et le béton résonnent des cris, des discussions animées, des insultes. Je refais surface, la pelouse face à moi. De minuscules silhouettes, la plupart en noir, bleu ou blanc, se répandent dans les gradins. Je m'assois sur un siège de plastique usé, comme à la messe. Une messe où plane une odeur de clopes, de joints et de bière renversée. Distordue par l'acoustique du lieu retentit « J'oublie tout », de Jul, jouée à chaque match.

LE VÉLODROME EST LE SEUL ENDROIT OÙ SON PÈRE LUI PERMET DE DIRE DES HORREURS.

L'ouverture se fait toujours en fond de «'oublie tout ». La chanson symbolise la bulle qu'est un match au Vélodrome: un moment unique, où tout le reste ne compte plus. Les supporters ont fait de Jul un prince de la ville, car Marseille adoube des idoles qui disent la vérité. Pour ça, la ville est honnête. Jul dit tout de la catharsis des gradins, de l'égalité dans la ferveur du stade. Ce soir « J'oublie tout» est écoutée et scandée par tout le monde, dans un acte de foi et de trash. Elle permet de faire le vide avant l'affrontement. Quand Jul dit: «La vie est courte», qu'on entend quelques «la con de tes morts» dans le public ou qu'on voit un tifo commémoratif, on comprend que le stade est aussi un endroit où l'on vient célébrer les disparus.

«Va niquer tes morts»

Le public s'installe, les hommes se préchauffent. Ils se traquent entre eux. Je reconnais des mecs. On voit souvent les mêmes têtes. On blague entre nous, sans connaître nos noms. Les premiers pétards agricoles explosent. Avant le match, c'est aussi le moment où les supporters des groupes, Fanatics, South Winners, etc. se coordonnent pour mettre en place les tifos, élaborés pendant la semaine au local ou au parc Chanot.

Les joueurs de l'équipe adverse entrent toujours les premiers. Le public n'a pas à réfléchir : ils peuvent directement les siffler et les huer. Ils s'échauffent au pied du virage sud, à portée des insultes habituelles. Les capos encouragent les supporters à siffler les joueurs adverses. La cage des supporters de l'équipe adverse, relégués sur un bout de gradin, est la cible des pires paroles et gestes. Les hommes touchent leur bite, leur crient: «Enculé!» Pour plus d'effet, ils utilisent le très marseillais «Va niquer tes morts», la seule insulte vraiment grave au stade.

On sait qu'il se passe un truc quand on entend Van Halen, qui passe toujours en prélude de match. Les joueurs de l'OM entrent, l'animateur scande leur nom, certains ont le droit à leur propre chant. Les tifos sont déployés. Ils sont monumentaux. Ce sont des hommages ou des revendications. Le souvenir de 1993 ou des disparus plane toujours dans les gradins. Ce qu'on sait faire à Marseille, c'est créer des légendes.

Le premier temps de jeu chez les Winners est ponctué de chants célèbres («Quand le virage se met à chanter», etc.) Je me rappelle un événement, tribune Ganay. Je suis venue avec mon ami Amse. On aperçoit un couple. La femme s'ennuie, se plaint de ne pas reconnaître les joueurs. Le mari réagit, et lui lance un «Tête de mauvaise que tchia, si c'est comme ça, on part.» Sa femme répond d'un violent «Va niquer tes morts.» L'échange semble long et le match commence. Contrairement à ce qu'on raconte, les supporters regardent le match, mais l'attention à l'action sur le terrain est sans cesse entrecoupée de frottements et de mouvements.

FOR 90 MINUTES, FOOLS CAN PLAY THE THEATER OF INSULTS,

The revenge of the damaged

More than the players, it is the referees that spectators like to attack. As soon as there is a decision against the team, a torrent of insults rains down on “Fucking referee,” “Go fuck your dead relatives.” Whether it's Clément Turpin or Stéphanie Frappart, the referee, a solitary figure, is the target of thousands of taunts during a match. Female referees take a lot of abuse. We regularly hear “Fat whore, go home” when they make a decision that people don't like. They are mainly targeted by female spectators. Even children can join in. Lucas, aged 6, sitting next to me, takes full advantage. The Vélodrome is the only place where his father allows him to say horrible things. Women also let loose. Here, they are in the minority. Those who do come are foul-mouthed. They are perhaps the worst. I recognize Catherine, 65, constantly raising her finger when someone goes too far with their insults. At the stadium, she can trash talk. The stadium is revenge for the small and the damaged. No one goes there dressed up. Guilhem has his mother's and daughter's names tattooed on his body. Beer in hand, he shouts a litany of insults punctuated by obscene gestures.

For 90 minutes, the fans can engage in verbal altercations. There are also ritualistic chants that seem ancient. “Kill them!” is directed at opposing players during moments of discord, as if the field were a gladiatorial arena. We also hear “Aux armes” (To arms), a martial chant that has become the anthem of Marseille, an anthem that originated from the lower classes. All these verses, which everyone knows, exalt the club and, above all, the city.

Manitou, Rachid, David, and the others

The stadium has its potentates. Manitou is from the older generation. He watches the game stoically, draped in an oversized OM jacket. In the south stand, Rachid Zeroual reigns as the pope of the South Winners supporters. He knows how to calm conflicts, but the troops are white-hot. A simple insult sparks a brawl between the Winners and the Ultras. I see belts and broomsticks being waved around in this pitched battle. The most common word I hear is “enculé” (fucked), with a drawn-out ‘u’ that sounds like “encuuuuuulé.” It's an insult and an exclamation, even a compliment. All around, the abstract noise of the stadium resembles a storm. Every action becomes the source of an insult or a chant shouted by thousands of voices.

In the second half, after spending the break in the crowded refreshment area, the capos can encourage the crowd to stop following the game if they feel the team is not performing well. They also sing lesser-known songs, a kind of mythology specific to their groups. When the game ends and we've won, many stay behind for a while to sing. On the way out, people talk to each other. They strike up conversations with strangers and joke around with them. My friend David always says to me at the end of the game: “Loving IOM means suffering.”

I go home, feeling exhausted.

PENDANT 90 MINUTES, LES FOUS PEUVENT JOUER LE THÉÂTRE DE L'INSULTE,

La revanche des abimés

Plus qu'aux joueurs, c'est aux arbitres que les spectateurs aiment s'en prendre. Dès qu'il y a une décision en défaveur de l'équipe, un torrent d'insultes s'abat sur «Arbitre enculé», «Va niquer tes morts». Qu'il s'agisse de Clément Turpin ou de Stéphanie Frappart, l'arbitre, figure solitaire, est la cible de milliers de railleries au cours d'un match. La femme arbitre prend cher. On entend régulièrement des «Grosse pute, rentre chez toi», quand son action ne plaît pas. Elle est surtout la cible des spectatrices. Même les enfants peuvent participer. Lucas, 6 ans, à côté de moi, en profite. Le Vélodrome est le seul endroit où son père lui permet de dire des horreurs. Les femmes aussi se lâchent. Ici, elles sont en mino-rité. Celles qui viennent sont ordurières. Ce sont peut-être les pires. Je reconnais Catherine, 65 ans, constamment le doigt levé lors d'un debordement injurieux. Au stade, elle peut trashtalker. Le stade est la revanche des petits et des abimés. Personne n'y va endimanché. Guilhem a les noms de sa mère et de sa fille tatoues sur le corps. Bière à la main, il crie une litanie d'injures ponctuée de gestes obscènes. Pendant 90 minutes, les fous peuvent jouer le théâtre de l'insulte. Il y a aussi des formules rituelles qui paraissent antiques. «Tuez-les!» à l'intention des joueurs adverses, à des moments de discorde, comme si le terrain était une arène de gladiateurs. On entend aussi «Aux armes», un chant martial devenu l hymne de Marseille Un hymne venu du bas. Tous ces couplets que chacun connait, exaltent le club et surtout la ville.

Manitou, Rachid, David et les autres

Le stade a ses potentats. Manitou est de l’ancienne génération. Il regarde le match stoique-ment, drapé d'un blouson de l'OM trop grand. Tribune sud, Rachid Zeroual règne en pape des supporters sur les South Winners. Il sait apaiser les conflits, mais les troupes sont chauffées à blanc. Une simple insulte fait éclater une rixe entre les Winners et les Ultras. J'aperçois les ceintures et les manches à balai qui sont agités dans cette bataille rangée. Ce qu'on entend le plus, c'est «enculé», avec un «u» trainant, quơn entend «encuuuuuulé». C'est une insulte et une exclamation, voire un compliment. Autour, le bruit abstrait du stade ressemble à une tem-pête. Chaque action devient la source d'une insulte ou d'un chant crié par une voix de plusieurs milliers de bouches. En deuxième période, après une mi-temps passée à la buvette dans la cohue des suppor-ters, les capos peuvent inciter le public à ne plus suivre le match s'ils estiment l'équipe pas au niveau. Ils entonnent aussi des chants moins connus. Une sorte de mythologie propre à leurs groupes. Quand le match se termine, et qu'on a gagné, beaucoup restent un moment pour chanter. Sur le chemin de la sortie, les gens parlent entre eux. On aborde des incon-nus, on plaisante avec eux. Mon ami David me dit toujours en fin de match : «Aimer IOM, c'est souffrir.»

Je rentre, je suis fracassée.

Emmanuelle Luciani